Exposition organisée par l’Estampe d’Aquitaine
En collaboration avec le Forum des Arts de Talence
8-20 novembre 2008

Il y a plusieurs facettes dans l’œuvre de Pierrette Burtin-Serraille. Loin d’être un génie solitaire, elle apparaît plutôt comme une artiste engagée et solidaire. Elle travaille avec les autres, elle travaille pour les autres. Elle a collaboré avec des poètes, elle a écrit elle-même de la poésie.

Si l’on veut résumer l’œuvre des poètes, ils refont le monde en retaillant les mots. Il y a dans l’art contemporain un mouvement qui s’est nommé l’arte povera, l’art pauvre. Rien de plus pauvre que les mots, rien de plus commun que les matériaux que ramassent les poètes sur le pavé des villes ou comme des cailloux dans le gave. C’est l’art dont les fournitures sont au meilleur marché qui soit. En retaillant ces mots, les poètes font des constructions incomparables et intraduisibles qui sont comme ces murs qu’on appelle cyclopéens, aux pierres toutes dissemblables, à l’aspect bizarre, aux facettes imprévisibles, que cinq mille ans de séismes et de guerres n’ont pu ébranler. Les remparts des poètes sont plus légers, mais bâtis aux frontières de  l’être et du néant, ils sont les fortins qui défendent l’humanité.  Que faire des constructions, des paroles des poètes, citadelles de vent disséminées aux confins de la langue ?  Pendant des siècles, on les a gravées dans la mémoire des hommes, puis est venu le temps des livres où la parole s’est déposée noir sur blanc. Pierrette Burtin-Serraille a transposé en Europe, sans le savoir peut-être, l’usage chinois de prendre l’empreinte des inscriptions gravées dans la pierre. Elle a fait des livres sans encre et des cartes sans légende. Des livres qui changent avec le ciel, qui s’effacent au soleil de midi et qui paraissent avec l’ombre sur le blanc des pages. A ces livres il faut du temps et du champ.

L’artiste a dessiné dans Minéral (1988) des terres et des mers vus de Sirius, à une distance telle que les travaux de l’homme se confondent avec l’œuvre de la vague et des vents, des cartes sans ville et sans noms, un monde d’avant l’homme.
Astres, texte et gravures de Pierrette Burtin-Serraille (1987), est illustré de cartes du ciel qui ne sont ni celles des savants d’aujourd’hui, ni celles que les Grecs ont tracées en remplissant le ciel de leurs héros trop familiers. L’artiste y voit des figures imaginaires, animales, puis hybrides, puis humaines, qui gravitent comme des constellations, autour des planètes dans l’«immensité  du ciel empoussiérée d’étoiles.» L’image s’y déploie en doublant ses dimensions à chaque page, ce qu’on pourrait comparer à l’expansion de l’univers à partir d’un minuscule noyau initial.
La Grande Ourse, en collaboration avec Robert Mallet ( 1989), se déplie comme une carte du ciel , et montre des figures d’animaux dont le poète écrit :

  Chacun veille
                  à sa juste place
                Chacun s’anime
                  à sa façon
               Pour doter
                 l’indéfinissable
                        D’une respiration.

Dodécade, en collaboration avec Claude Andruetan(1992), se déploie en accordéon sur des polyptiques  de papier. A chaque page, une créature de plus s’invite dans la ronde rythmée par les nombres, jusqu’à ce que le cycle bouclé recommence.

D’autres pans de Pierrette Burtin-Serraille apparaissent dans les gravures diverses qui ont un rapport au Tibet. D’une part des xylographies sur papier népalais traditionnel présentent à la méditation du fidèle les animaux symboliques venant de l’iconographie bouddhique : le lion, le tigre, le vautour dont les noms sont écrits en lettres imitant l’alphabet tibétain. D’autre part, une série d’images a pour fond la carte des USA, où une mare rouge sang s’avance de l’Est vers l’Ouest, anéantissant les Indiens dont on voit les chevaux ou les chefs comme de pâles fantômes. Le même processus d’élimination ou d’asservissement des indigènes est à l’œuvre dans la conduite des autorités chinoises au Tibet. Telle est la métaphore sous-jacente à ces œuvres militantes. 

Comme éditrice, Pierrette Burtin-Serraille se met au service d’autres couples d’auteurs et d’artistes.  Une réminiscence de l’art postal apparaît dans le nom de sa collection, Plis. Mais on sort là de l’estampe à deux dimensions, on entre dans la production en petit nombre de collections  d’objets  qui sont recueillis dans des sacs, dans des boîtes. Mais c’est le plus récent versant de son œuvre, il arrive à Pierrette Burtin-Serraille de répandre ses marques, feuilles, os, plumes, balles de couleurs, dans la nature, au bord de la mer, ou dans les parcs de Lyon, de prendre une image de ces déploiements éphémères et de s’en tenir là, façon de faire entrer tout l’univers dans une petite boîte.