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Estampe d'Aquitaine
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17 février 2026

La gravure, texte de Gérard Bancal , 2016 .

 

 

 

LA GRAVURE

Texte de Gérard Bancal

 

Singulière manière de s'exprimer ! Pourquoi ?  Me direz-vous. Hé bien, tout simplement parce que cette façon est indirecte, elle voisine avec le dessin, mais elle n'est pas le dessin. Elle est sa fille. Elle naît effectivement de lui pour échafauder quelque chose de très différent. En effet, entre le dessin, expression directe (oeil, bras, main et gestes) et la gravure qui implique un travail technique sur le métal, la différence est grande. La spontanéité du dessin, même très construit, n'a rien à voir avec la technique de transformation de la plaque de cuivre lisse devenant rugueuse, plus ou moins amoureuse de l'encre, d'une manière graphique ou même d'une rugosité confinant à la manière dite noire (quitte à atténuer cette force en brunissant ou grattant pour revenir à des valeurs plus claires).

Cette discipline de la gravure, on le voit bien, est aussi un artisanat. Il faut donc que l'artiste pour s'exprimer, s'exerce, éprouve, envisage, ait envie aussi de devenir une sorte de manuel, quelqu'un qui n'a pas peur de se confronter à un travail fait de patience, de science, d'habileté, de savoir et surtout, de temps. Il est évident qu'un filtre pareil sélectionne naturellement des esprits particuliers.

La gravure fabrique donc des gens dont l'analyse déclenche l'action d'une manière elle aussi très particulière. Lorsque l'on grave, le temps nous donne la faculté de prendre conscience de l'ensemble et du détail. On aime le près et le lointain, le graphisme qui décrit et la matière plus sourde entrant dans le domaine de l'atmosphère, du sentiment, de la poésie.

Un graveur peut devenir une sorte de metteur en scène : maître de l'image, de l'anecdote, du climat, mais aussi de choses plus abstraites, du domaine de la composition, de la force d'un noir, de la plénitude de gris, du jeu du blanc du papier, support lui aussi très important.

Je disais donc plus haut que lorsque l'on grave, le temps donne une force supplémentaire à l'action technique : cette sorte de « digestion » de la vision qui sert vraiment la manière, la mise à disposition de certains outils.

 S'il a conscience de ce qu'il peut faire de tout cela, le graveur devient malgré la technicité, le       plus libre des artistes et c'est là qu'il devient grand !

Être maître de ce paradoxe : liberté et technique.

Il faut donc, peu à peu, utiliser une technique complexe, oublier le temps. La réflexion s'associe à la poésie. Il y a une sorte de fusion des moyens et des objectifs. L 'outil devient le mot du poète, quelquefois le raccourci qui permet de suggérer sans décrire et selon l'outil de décrire tout-à-coup avec finesse et en cela enrichir, surprendre le regard de celui qui, curieux, approfondit l'image.

Il faut donc varier les moyens et aller à la rencontre du connaisseur et du profane, toucher toutes les sensibilités sans le souci de plaire. Il est bien évident que les préoccupations dont je parle ne sont pas d'ordre commercial. Quand je dis « toucher toutes les sensibilités », je veux parler de l'art dans ce qui le rapproche de la conversation. En effet, un tableau n'est pas la proposition accessoire d'un regard à un autre regard, mais une tentative de rapprocher une pensée, une logique, une émotion intelligente d'une autre logique, d'un autre esprit avec l'espoir de convaincre ou en tous cas d'être compris dans sa démarche.

L'art est une sorte de recherche de connivence avec le public bien sûr, mais aussi avec ceux qui pratiquent le même métier : je parle là de la notion d'école, de groupe, de mouvements, qui ont vertébré très souvent les recherches et l'histoire artistique.

Ceci n'est qu'une constatation de ma part, mais n'entre pas dans mes convictions, dans les certitudes que j'ai quant à la pratique du dit métier. Les mouvements, les groupes se forment ; mais l'individu, l'artiste doit évidemment protéger sa solitude et veiller ainsi à l'authenticité de son ouvrage : difficulté donc d'extraire ce « soi », de protéger la pureté de ce « soi », condition obligatoire à la vérité du travail de création.

Partant de cette conviction, il me semble donc que cette solitude dans le travail tient compte de plus en plus des élans naturels, des idées techniquement opportunes de celui qui crée, au moment où il crée. Ces attitudes peuvent ressembler aussi bien à celles de l'homme de la préhistoire peignant sur la roche qu'à un de ses semblables de notre siècle : je parle là d'intemporalité dans le travail et nie cette espèce d'escalier qui nous fait soi-disant gravir des degrés vers je ne sais quel « meilleur ».

Voir la création à travers l'individu est pour moi la liberté totale qui fait fi de l'histoire et trouve grâce dans l'intemporalité.

Je regarderai ainsi un Hercule SEGHERS avec les mêmes yeux, le même esprit que ceux qui analyseront un Paul KLEE par exemple.

Il n'y a pas d'« art contemporain ». Je n'en veux pas. J'essaye de le refuser.

Et puis, dans l'acte de créer, dans le besoin d'exprimer ce que l'on voit, il y a deux types d'envie ou en tous cas un second type résultant d'un premier. Il y a ce désir de matérialiser la vision, d'imiter la nature par ce que je pourrai appeler l'artifice graphique. Et là, on est dans un commerce tout à fait ordinaire et populaire.

La conversation dont je parlais plus haut est des plus simples. L'objet est compris par tout le monde. Et puis ce besoin de l'observation donne naissance à ses propres exigences, une vie bien particulière, au-delà de sa vie ordinaire : rythmes, matières, compositions : la manière, cet au-delà qui constate toujours en essayant d'entrer dans la poésie, la littérature et même la musique.

La nervosité d'un trait, la passivité d'une tache, la lourdeur d'un noir, la vivacité des couleurs dans leur complémentarité par exemple, aboutissent à une expression beaucoup plus élaborée où le peintre entre vraiment dans la partie créative de son métier.

Cette liberté qu'il faut cultiver est garante du pouvoir d'innover et d'aller au plus profond de la rencontre avec soi-même.

C'est précisément là, au moment où l'on pourrait croire le pas franchi: tellement libre, libéré du sujet, entrevoyant presque une sorte d'abstraction, c'est à ce moment justement qu'il me semble dommage de me « débarrasser » du sujet, du fameux trait-d'union entre celui qui fait et celui qui regarde : cette conscience vive des rythmes, des tâches, des compositions, nervosité, calme, cette évidence qu'il existe des outils nouveaux, très personnels, un matériel qui indique au peintre le devenir de sa liberté, le ramène au pouvoir de ressentir, de recréer le monde qui l'environne à sa façon.

En conclusion :

Les époques, les temps, le modernisme, le classicisme, rien ne domine.

Il se crée simplement peu-à-peu un moyen de s'exprimer adapté à un individu hors de l'histoire; ou, en tous cas, je le voudrais comme cela.

Il faut que le graveur que je suis s'adapte à ce qu'il évoque : une matière inextricablement feuillue, et, tout à côté une roche brutale, pauvre et anguleuse.

La gravure doit confiner vers ces expressions directes qui, si elles semblent faire fi d'une vision homogène, participent tout de même à la force finale d'un ensemble.

Garder toute la complexité très technique, écouter les désirs de simplification, voire de géométrie jusqu'à la synthèse même extrême, les aplats, la violence graphique, la douceur d'une aquatinte, la rugosité travaillée avec lenteur confinant à la manière noire ; une eau-forte qui survole, croque avec de légères morsures, l'esprit d'un Félix BUHOT, voisin de la solidité sensible d'un Charles MERYON, et de la curiosité qui fouille d'un Rodolphe BRESDIN. Tous ces éléments sont en moi. Il faut les réunir harmonieusement pour peut-être arriver à trouver le véritable Gérard BANCAL.

Tous ces soucis de vérité, d'authenticité, donc de conscience, font que l'artiste se retrouve toujours dans un isolement : compréhension partielle de ceux qui l'aiment, et donc enfermement mental difficile à supporter.

Il faut continuer malgré tout et résister : résister contre tout, résister toujours.

                                                                                                        G. BANCAL

                                                                                                        11/01/2016

                                                                                                       

 

 

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