L'Estampe d'Aquitaine a présenté du 25 novembre au 9 décembre 2014 une exposition de 100 cartes de vœux gravées dans le hall central du batiment administratif de l'université Bordeaux-Montaigne avec le concours du Service culturel de cette université.

 

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100 ans de bonheur, cartes de vœux gravées

 

 

Qu'est-ce qu'un vœu ? avant d'être une formule vide, de ces phrases à valeur phatique qui ne marquent que l'existence d'un lien social entre les interlocuteurs, le vœu est une offrande conditionnelle à un dieu, une promesse contractuelle à exécuter dans l'avenir en échange d'une faveur d'en haut.

Le vœu se dit euchè en grec, et vouer euchomai, mais ces mots avaient aussi le sens plus général respectivement de prière ou de prier. Il y a plusieurs exemples de vœu dans l’Iliade (VI, 240 sq) et dans l’Odyssée (XI, 29sq, XIII, 355 sq…). L’homme n’est lié par sa promesse que si la divinité lui accorde ce qu’il désire. Les Grecs se tenaient pour dégagés de leur promesse si la divinité ne leur accordait pas ce qu’ils demandaient. Il y avait  en Grèce des vœux faits par des particuliers et des vœux publics faits par le héraut au nom du peuple. On promettait au dieu un temple, un autel, une hécatombe, un sacrifice, une procession. Pour tenir la promesse trop coûteuse, des esprits subtils offraient un bas-relief de bronze représentant la procession ou le sacrifice.

Dans la Rome antique, le vœu se dit votum, dérivé du verbe voveo. Les particuliers faisaient des vœux, mais aussi les magistrats et l’Etat. Des généraux promettaient des sacrifices d'animaux, la construction d'un temple, l'offrande d'une statue ou d'une inscription commémorative, des jeux publics.

 

Le Romain qui avait fait un vœu était soumis  cette obligation, reus voti, jusqu’à ce que la divinité l’ait rendu compos voti, en possession de ce qu’il demandait. Condamné  s’acquitter de sa dette, damnatus voti, le romain est soumis à la loi De voto recueillie dans le Digeste , titre 12 du livre L , le vœu n’engage pas les enfants ou les esclaves de celui qui l’a fait, mais s’il a promis la dîme de ses biens, et qu’il meure avant d’avoir tenu sa promesse, l’héritier est tenu de s’acquitter du vœu contracté.

Il y avait à Rome des vœux exceptionnels et des vœux périodiques, vota annua. A partir de l’année 30 avant J.C., le Sénat romain émettait des vœux pour le salut de l'empereur, le 3ème jour avant les nones de janvier, jour où les magistrats et les collèges de prêtres, dans tout l’Empire, faisaient des vœux solennels pour l’empereur (votorum nuncupatio) comme l’atteste Martial :

Quantus, io, Latias mundi conuentus ad aras

Suscipit et soluit pro duce uota suo !

Non sunt hæc hominum, Germanice, gaudia tantum ,

Sed faciunt ipsi nunc, puto, sacra dei.

[Comme, ô joie, l’univers s’assemble au pied des autels latins pour y former  des vœux en faveur de son chef suprême ! Mais ce bonheur , ô Germanique, n’est pas uniquement réservé aux hommes : les dieux eux-mêmes, j’en suis bien sûr, offrent aussi en ce jour des sacrifices pour toi[i].]

On a conservé la formule de ces vœux pour l’empereur :

« Jupiter très bon et très grand, si l’empereur, l’impératrice et leur maison vivent et sont sains et saufs le troisième jour avant les prochaines nones de janvier, si tu les préserves des dangers qui peuvent les menacer jusqu’à cette date, si tu leur procures les succès que nous désirons, si tu les maintiens dans leur situation actuelle ou si tu améliores encore cette situation, alors, si tu fais tout cela, au nom du collège des frères arvales, je fais vœu de te sacrifier deux bœufs dorés[ii]. »

On a allongé à cinq ans puis à dix ans la durée du vœu pour la maison impériale. Les monnaies mentionnent les vota decennalia à partir d’Antonin le pieux. Les magistrats qui formulaient des vœux en faveur de l’Etat engageaient non leur personne, mais l’Etat, qui veillait à leur accomplissement. La cérémonie des vœux du 3 janvier donnait lieu à une distribution de monnaie, sparsio.

Cette cérémonie remonte donc aux débuts de l’empire, mais les vœux quinquennaux figurent sur les revers des monnaies romaines à partir d’Antonin. Il est clair que les vœux sont une occasion de frapper monnaie et de distribuer un supplément de rémunération à l’armée.

Les empereurs Constantin (307-337), Constans I (337-350) , Constantius II (337-361) ont émis des  monnaies (RIC 119, RIC VIII, 135, RIC VIII, 179 par exemple) où la Victoire écrit sur bouclier que lui tend un génie que le sénat a fait tant de fois des vœux pour eux. Après 397, le motif iconographique des vœux se limite à la monnaie d’argent de l’empire d’Orient. Les vœux, devenus un motif stylisé et figé, ne sont pas un outil de datation des pièces. Le motif reparaît encore un siècle plus tard dans des monnaies de Marcianus (RIC X, 514) sous une forme abrégée où il n'est plus compris : la Victoire écrit des chiffres sans signification. Les légendes figées avec des nombres de XXXV ou de XXX, reparaissent sous les empereurs Zénon, Théodose II, Justinien, Léon I ou Justin I sous des formes de plus en plus barbares[iii].

Les vœux de nouvel an sont évidemment sujets aux variations que connaît le nouvel an. L’année commençait avant Jules César au mois de mars, et le nom d’avril aprilis contient le radical du verbe ouvrir, aperire. César transfère au premier janvier le début de l’année. Par la suite, on a commencé l’année à Noël, à Pâques ou à l’Annonciation, ce qui complique la chronologie de l’époque médiévale.

 

Les vœux ont été officiellement abolis par la Révolution française en 1791 à  l’initiative d’Emmanuel de Pastoret (1755-1840), député de Paris, à l'Assemblée législative. Le 31 décembre, le département de Paris ayant demandé à être admis le lendemain à l'Assemblée pour lui présenter ses hommages, Pastoret s'éleva contre un cérémonial « indigne d'hommes vrais », et fit voter qu'on ne recevrait plus, à l'avenir, aucune félicitation au jour de l'an. Il demanda l'abolition de l'adresse à la couronne au renouvellement de l'année, la suppression des désignations purement honorifiques, vota pour la suppression de l'Université de Paris et fit un long discours pour proposer d'élever une « statue de la Liberté » sur les ruines de la Bastille[i]. Mais les usages ont la vie dure et survivent aux révolutions.



[i] In Wikipedia, s.v. Pastoret.

Les cérémonies de notre cinquième République laïque où les corps constitués, le Sénat, l’Assemblée, le Conseil d’Etat, le corps diplomatique viennent présenter leurs vœux au président sont l’héritage de ces dociles soumissions du Sénat romain aux potentats militaires du jour. Ce ne sont plus que paroles en l’air puisqu’il n’y a plus de sacrifices, ni de dieu dans le ciel à qui les adresser. Il reste de ces usages des formes vides que l’on a codifiées dans les Guides des Convenances tel celui de Liselotte, paru en 1931 à la Bibliothèque du Petit Echo de la Mode , on y lit p. 364 : «  Il est pour le premier janvier des visites faites en corps à un chef hiérarchique, celles-là sont obligatoires, il en est d’autres aussi, que nous tenons à rendre, sans y être forcés en aucune sorte, à ceux que nous aimons, à des parents âgés, des amis chers, pour leur dire dès l’aube de la nouvelle année, nos vœux très tendres. Les visites au premier janvier sont parfois remplacées par un dépôt de cartes cornées que le visiteur remet lui-même chez le concierge de la maison. Cet usage de la carte tend actuellement à remplacer celui de la visite traditionnelle. … Mais les visites ne sont pas les seuls devoirs auxquels nous convie la célébration de cette date importante. Elle donne lieu aussi à un échange de correspondance, de cartes-souvenirs. … »

La relation contractuelle aux puissances invisibles qu’est le vœu n'a pas cessé avec l’apparition du christianisme. Les sanctuaires chrétiens sont encore aujourd'hui tapissés d'ex-voto en marbre ou en d'autres matières qui remercient pour la faveur accordée et quelquefois représentent le membre guéri, l'accident évité, l'enfant obtenu, le salut dans la tempête…

Les vœux prononcés verbalement au nouvel an sont un usage qui remonte aux rites romains des Saturnales. Cette fête de Saturne qui durait du 17 au 23 décembre commençait par un sacrifice graeco ritu, l'officiant ayant la tête découverte. Puis la foule se répandait dans les rues en criant Io saturnalia, Bona Saturnalia, dont nos vœux de bonne année continuent la tradition. Durant ces jours de réjouissance, on échangeait des cadeaux, ce qui se poursuit actuellement à Noël, l'anniversaire de Jésus ayant remplacé celui du dieu des moissons.

La carte de vœux est issue de l’envie de transmettre au loin aux absents les vœux du nouvel an. Dans l’Antiquité romaine tardive, on les envoyait sous la forme de diptyques : « paire de panneaux reliés, généralement en ivoire, en bois ou en métal, ornés d'un riche décor sculpté, qui pouvaient faire office de tablette à écrire : il s'agissait, à Byzance, d'un objet commémoratif de luxe, commandé par le consul ordinaire et distribué pour marquer son entrée en charge et récompenser les notables qui avaient soutenu sa candidature[iv]. »

La première carte de vœux gravée et imprimée sur papier que l'on ait conservée (au cabinet des estampes du Herzog Anton-Ulrich-Museum de Braunschweig en Allemagne) est une gravure sur cuivre (Lehrs N° 50) du maître E.S., maître rhénan anonyme actif au milieu du XVe siècle. Elle présente, dans le cœur d'une fleur analogue à celle que l'on trouvait dans les jeux de cartes, l'enfant Jésus nu sous une cape entr'ouverte, debout devant la croix, bénissant de la main droite et tenant de la gauche un phylactère portant en allemand le souhait ein guot selig jor [une bonne et heureuse année]. Il existe une copie xylographique de cette gravure sur cuivre dans la collection Edmond de Rothschild conservée au Louvre, (inv 31 L.R.) ainsi qu'une copie en taille douce par Israhel van Meckenem (Hollstein, XXIV n° 155).

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Le caractère religieux de ces souhaits est encore plus visible dans une autre gravure (Lehrs 51) du même maître, d'une composition voisine, datée de 1467 et signée de son monogramme. L'enfant Jésus nu y est aussi debout sur le cœur d'une fleur, mais à l'intérieur d'un cœur humain entr'ouvert, il tient de sa main gauche un phylactère proclamant : wer ihs in sinem herzen tret, dem ist alle zit die ewig froed beraeit [à celui qui porte Jésus dans son cœur le bonheur éternel est assuré en tout temps]. La fleur du centre est entourée de quatre autres sur lesquelles des  anges-enfants nus tiennent les instruments de la passion : la colonne du palais de Pilate, les verges et le fouet, la couronne d'épines et les trois clous de la croix, la lance qui perça le côté de Jésus mort.

 

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La carte de vœux contemporaine succède aux cartes-souvenirs évoquées plus haut. Ses caractères sont :

—Le petit format : il s’agit d’entrer dans une enveloppe transportée par la poste.

 —La présence d’une image, au contraire de la carte de visite, purement typographique.

—La place  pour un texte manuscrit personnel.

Les formes de la carte de vœux sont soit la page simple, avec un recto et un verso, soit le diptyque qui s’ouvre comme les tablettes de cire des Romains antiques et succède aux diptyques consulaires en ivoire dont quelques exemplaires sont conservés dans les musées, soit le triptyque qui s’ouvre comme un rétable.

Le développement le plus récent avant l’avènement d’internet a été l’art postal, le mail art, représenté ici par les envois de Dominique Sosolic : la carte ne se cache plus, elle ne sépare plus l’image de son enveloppe, elle sert d’enveloppe à un message qui reste confidentiel à l’intérieur, mais elle affiche la partie iconique du message et joue sur les formes permises, mais rarement employées dans les messages courants : contour polygonal, pliage inattendu, sceau et cordons à l’ancienne.

Telles sont les formes lentement dérivées de la source antique. Vidées de tout sens religieux, elles gagnent d’autres fonctions, celle d’exemple du style et de la thématique d’un artiste. Espérons qu’elles survivront à l’apparition de la carte de vœux informatique et à la disparition de la correspondance privée dans un monde branché en permanence sur le flux instantané des nouvelles.

L'exposition comporte des cartes de vœux de George Ball, de Louis René Berge, de Jean François Balzen, de Camille Berg, de Jean-Marcel Bertrand, d'Anne Brasse, de Pierrette Burtin-Serraille, de Jean-Michel Charpentier, de Roger Cochard, de Josette Coras, de Jean-Pierre David, de Michel Desportes, de Dul, alias Daniel Beugniot, d'Erwin Heyn, de Francis Hungler, d'Osvaldo Jalil, de Simone et Henri Jean, de Rémy et Michèle Joffrion, de Philippe Labèque, de Valentina La Rocca, de Jean Lodge, de Jacques Muron, d'Hélène Nué, de Teizo Ogaki, de Claude Pitot, d'Eric Robert-Aymé, d'Anteo Scordamaglia, de Dominique Sosolic, de Joseph Strub, de Roland Seneca, de Gérard Trignac , de François Verdier, de Christiane Vielle. Ces 35 artistes ont donné par ces gravures rituellement envoyées à leurs pairs et à leurs amis un reflet de leurs productions les plus récentes et de l'évolution de leur art. L'amateur y trouvera des exemples de toutes les techniques actuelles de la gravure : bois de fil et bois debout, linogravure, estampage à sec, impressions monochromes et polychromes, burin sur cuivre et sur plexiglas, eau-forte, pointe-sèche, roulette, aquatinte, manière noire et photographie et l'on pourra y trouver l'inspiration pour les vœux de l'année à venir.

Michel Wiedemann

Président de l’Estampe d’Aquitaine

 

 



[i] Martial, Epigrammes, tome II , 1ère partie, livres VIII-XII) Texte établi et traduit par H. J. Izaac , Deuxième édition, Paris, Les Belles lettres, 1961 , p. 4, épigramme IV.

 

[ii]  Dictionnaire des antiquités grecques et romaines… , Ch. Daremberg et Edmond Saglio, Paris, Hachette , 1919, tome 5, s. v. votum.

 

[iii] J. P. C. Kent, The Roman imperial coinage, The divided Empire and the Fall of the Western Parts AD 395-491, vol. X. London, Spink and son Ltd, 1994, p. 58-59.

 

[iv] In Wikipedia, s.v. diptyque .