La lithographie

par Michel Wiedemann

Maître de conférence à Bordeaux III

Président de l'Estampe d'Aquitaine

I . L’invention

L’invention de la lithographie est due à Aloys Senefelder, né à Prague en 1771, fils d’un acteur du théâtre de Munich. Il fait jouer une pièce, les Mädchenkenner, avec un succès moyen. Faute de réussir comme auteur, il se fait acteur et écrit des poèmes qu’il grave sur cuivre faute d’éditeur. Il passe à la pierre, compacte et lisse de Kelhein ou de Sollenhoffen. Il avait fortuitement écrit un mémoire de blanchisserie à l'encre sur une pierre préparée pour servir de support d'écriture Aloys Senefelder demande un brevet de 15 ans en 1799 et l’obtient de Maximilien Joseph de Bavière, il dépose en 1800 à Londres à l'Office des brevets une Description complète de la lithographie. mais il n’est pas un homme d’affaires. Johann André, un Français établi à Offenbach sur le Main, lui offre 2000 florins pour son procédé et devient son associé.  Il veut ouvrir des ateliers de lithographie en France, en Angleterre et en Allemagne pour y faire imprimer de la musique. Frédéric André, frère du premier nommé, ouvre une imprimerie lithographique à Charenton le Pont près de Paris, qui produit des partitions de Mozart dès 1802. Il a pris le brevet à son nom et passe pour l’inventeur.

Le comte Charles Philibert de Lasteyrie, né en 1759 à Brive, est un agriculteur qui a voyagé à l'étranger et pris part à l'introduction du mouton mérinos en France. A 53 ans il part en 1812  pour Munich . Le guerre de Russie l'oblige à retourner à Paris, il revient à Munich en 1814 s'initier aux procédés de Senefelder, recruter des ouvriers. Il achète des presses, ouvre une imprimerie rue du Bac en 1815 et reproduit des circulaires de la police. Il a parmi ses clients Vivant-Denon qui lui fournit des planches de croquis et de portraits de contemporains. "L'entreprise de Lasteyrie dut une grande part de sa réussite à Denon, aux amateurs et, comme nous le disions, à cette classe habituelle de personnes inoccupées qui se font un titre de protéger les arts." Bouchot 1895-40. Mais à côté de ces récréations mondaines, Lasteyrie reproduit des vases grecs, confectionne des cartes à jouer, des lettres de faire-part, des partitions de musique, des fac-similé des lettres d'Henri IV.

Le mulhousien Godefroy Engelmann (1788-1839) ouvre en 1816 une autre imprimerie lithographique 18 rue Cassette à Paris. Il publie en 1816 ses Essais lithographiques et en 1819 la traduction française de l'Art de la lithographie d'Aloys Senefelder paru en allemand. Par là les procédés tombaient dans le domaine public. La production d'Engelmann comporte des modèles de dessin, des modèles d'écriture, et dès décembre 1816, il dépose au cabinet des Estampes  un Cosaque à cheval d'après Vernet, des planches d'après Regnault et Mongin interprétées sur pierre par lui-même. Il provoque la nomination d'une commission chargée d'examiner son procédé et le peintre Pierre Guérin exécute trois planches Le Paresseux, Le Vigilant, et L'Amour couché qui sont les incunables artistiques de la lithographie. Fin 1817 la caricature s'empare de la lithographie et Delpech ouvre un atelier en s'associant à Lasteyrie .

De son côté Senefelder revenu en Allemagne va d'Offenbach à Vienne où il espère fonder une entreprise. Il s'associe pour l'impression de partitions à M. von Hartl qui lui apporte 20.000 florins, qui sont engloutis en vain, puis il crée une machine à imprimer les tissus, mais il est ruiné encore une fois. Il s'associe avec le baron von Arétin pour créer un atelier lithographique en Bavière. Mais entre-temps ses frères ruinés avaient vendu à l'État bavarois tous leurs procédés moyennant 700 florins de pension annuelle. Mitterer, directeur des écoles de dessin, emploie l'invention à des fins artistiques. L'État bavarois lui donne gain de cause contre les réclamations de Senefelder, qui perd tout l'argent de son associé. Le roi lui accorde cependant le titre d'inspecteur de la lithographie et une pension de 1500 florins, soit 3000 francs de 1810. Il se marie enfin, sa femme meurt, il se remarie. Malgré les avis de sa femme et de ses amis, il ouvre des installations à Paris, rue Servandoni et boulevard Bonne Nouvelle, où il poursuit ses découvertes, le papier lithographique, le lavis lithographique, dont ses concurrents tirent parti. Mais il n'a pas le goût parisien, ne sait pas saisir ce qui est à la mode, les artistes allaient chez ses concurrents. Il rentre à Munich où il meurt en 1834, laissant ses enfants dans la misère. Le sculpteur Maindron fait sa statue, on lance une souscription en faveur de ses enfants. En 1840, dans le cortège industriel de Strasbourg où tous les corps de métier défilent, les imprimeurs promènent sur un char triomphal le buste du malheureux Senefelder, dont le travail avait enrichi les autres et ouvert une époque nouvelle à la fois de l'imprimerie commerciale et de la production d'estampes . En 1830, Paris comptait 24 établissements lithographiques occupant sur 180 presses 450 ouvriers. En 1850 il y avait 200 ateliers lithographiques à Paris et 1000 dans les provinces.

2. La technique de la lithographie ou planographie, impression à plat.

2.1. Le principe de base de la lithographie

Ce n'est pas une différence de niveau entre les parties encrées et le fond qui ne l'est pas. La lithographie est une technique d'impression à plat, qui ne produit pas de dénivellation sur la surface imprimante.  Elle repose sur la répulsion entre la graisse et l'eau. 

". L'essentiel est que sur les lignes et les points de la plaque à imprimer, il se trouve une matière à laquelle adhère ensuite l'encre, substance homogène par son affinité chimique et d'après les lois de l'attraction. Il faut encore que les parties de la planche qui doivent rester blanches aient la propriété de ne point prendre, et même de repousser la couleur, afin qu'elle ne puisse s'y attacher. …L'encre, à base de matières grasses, adhérera exclusivement aux traits gras du dessin et sera repoussée des surfaces humides; il s'agit là seulement du résultat d'une attraction chimique mutuelle et non d'un contact mécanique.  " A. Senefelder, 1818.

2.2. La pierre lithographique.

Il convient de se servir de pierre lithographique, c'est-à-dire d'un calcaire jurassique au grain très fin, qu'on trouve aux environs de Munich, à Solenhofen et en France, à Châteauroux et au Vigan. On le taille en planches assez épaisses pour résister à la pression de la presse et pour resservir plusieurs fois. On dresse la pierre sur un grainoir, table à claire-voie qui contient un réceptacle pour le sable et l'eau tombant de la pierre.

Ce polissage se fait avec un bourriquet, instrument qui a des alvéoles percées en bas par où le sable de rivière arrosé d'eau est réparti également sur la surface. On peut mettre la pierre sous une autre pierre en répandant entre les deux une couche de grès en poudre et on les fait aller et venir l'une sur l'autre en entourant le pourtour de la pierre avec une corde terminée par deux poignées de bois. On finit avec du sable très fin et de l'eau. On polit ensuite avec la pierre ponce ou un instrument appelé briquette.

2.3. Le dessin  sur la pierre .

Le dessinateur doit travailler sans laisser sur la pierre la moindre empreinte digitale: étant grasse, elle retiendrait l'encre et ferait une tache. Il doit donc opérer avec un sous-main en descendant du haut en bas de son dessin.

Le dessinateur dessine à la plume ou au crayon gras tenu dans un porte-crayon pour obtenir des traits noirs ou des zones de gris.  Il peut se servir aussi d'un grattoir pour enlever du noir et revenir au blanc.

2.4. La préparation de la pierre .

Après le dessin, vient la préparation de la pierre au moyen d'une solution d'acide acétique et de gomme arabique dilués. Le but est de fixer le dessin, de rendre la pierre poreuse par l'action de l'acide pour qu'elle puisse retenir davantage d'eau. Sur toutes les surfaces où la préparation peut agir, la pierre devient réfractaire à tout contact de corps gras.

2.5. L'enlevage .

Ensuite vient l'enlevage qui se fait avec un chiffon de térébenthine, suivi de rinçage à l'eau. Il s'agit d'ôter de la surface le gras du crayon qui contient un colorant afin que le dessinateur voie son travail. Une fois enlevé en surface, le gras coloré ne subsiste que dans les pores de la pierre et ne risque plus de maculer le papier .

2.6. Le mouillage .

L'opération consiste à mouiller l'ensemble de la pierre rendue poreuse par la préparation afin que les zones humides refusent l'encre d'imprimerie, qui est grasse.

On fait le mouillage avec une palette à mouiller, éponge fixée au bout d'une tige de bois.

2.7. L'encrage .

Ensuite le lithographe va sur la table au noir proche de la presse. Il étend le noir au couteau sur le marbre, passe dessus l'instrument qui va encrer la pierre. C'était au début un chiffon, puis des tampons de drap et de peau. Vers 1816 le bottier Charles Schmautz eut l'idée de rouleaux en cuir, dont il devint le spécialiste. Pour les machines à bras, on emploie des rouleaux de bois recouverts de flanelle et de peau, de trente centimètres sans les poignées; pour les machines, ce sont des cylindres de métal plus fins et plus longs, qui tournent autour de fusées comportant des galets dentés pour les faire tourner. Le rouleau enduit d'encre grasse n'en dépose que sur les parties grasses correspondant aux traits du dessin. Sur le reste de la pierre, la préparation et l'humidité entretenue par un passage du rouleau mouilleur après chaque tirage empêchent l'encre grasse de se déposer.

2.8. L'impression.

La presse lithographique a connu des évolutions techniques constantes: le modèle appelé presse à moulinet est l'un des plus anciens types dû à Senefelder en personne. Elle comporte un chariot sur lequel on pose la pierre en la calant, et un chemin de la presse supporté par le châssis. On fait glisser le chariot en faisant tourner le moulinet, qui actionne un arbre sur lequel s'enroule une sangle de cuir dont l'un des bouts est attaché au chariot. La pression est donnée par le râteau, pièce de bois taillée en biseau et recouverte d'un cuir ou d'un caoutchouc. Le porte-rateau permet de régler la pression.

On pratique le plus souvent le report de la pierre matrice sur des pierres machines au moyen d'un papier report. Cette opération permet de garder en réserve la pierre d'origine et de ne pas l'exposer à être brisée par une erreur de pression . En cas d'accident, on reprend une empreinte de la pierre matrice . Cela permet aussi de multiplier les reports de pièces de petit format pour remplir la surface de la pierre et tirer d'un coup plusieurs exemplaires qui seront séparés par le massicot. On peut récupérer le travail du dessinateur et gagner du temps et de l'argent en décalquant les motifs sur un papier report avec un sel minéral dont on saupoudre une épreuve fraîche. On peut aussi reporter sur pierre, comme Rodolphe Bresdin l'a fait , des copies de gravures en taille-douce enduites d'une encre spéciale, le noir à report (résine, poix, cire jaune, suif savon de Marseille, bitume de Judée styrax et noir à dessin).

3 . Développements techniques.

3.1. La zincographie et la lithographie sur aluminium

Les pierres sont des objets naturels, elles ont leurs qualités, mais peuvent avoir des défauts de texture qui les rendent impropres à leur usage. Elles pèsent fort lourd et prennent beaucoup de place sur les murs de l'atelier comme on le voit sur cette photo de Matisse dans l'imprimerie de Mourlot. Les pierres ont été remplacées dès Senefelder par des feuilles de zinc,  le Français Brugnot fait breveter en 1834 un procédé nouveau qu'il appela zincographie. Pour employer le zinc, plus léger et moins encombrant que la pierre, il faut grainer la plaque dans un grainoir à billes de verre. Le frottement des billes de verre lui donne un grain qui le rend poreux. 400 kg de zinc équivalent à 25 tonnes de pierres et coûtent 2.000 F au lieu de 15.000 F.

3.2. Trait et demi-teinte

On a dans les débuts de la lithographie des travaux au trait, qui sont dus à des calligraphes travaillant à la plume. Mais la lithographie n'a eu d'intérêt artistique qu'après avoir conquis les demi-teintes et la couleur. La demi-teinte, c'est la variation d'intensité dans une même teinte, une gamme de gris étendue à l'infini, alors que la lithographie au trait ne connaît que l'opposition du trait noir au fond blanc.

3.3. La lithographie en couleurs

On peut obtenir des couleurs de plusieurs façons. La plus simple est de tirer avec une encre de couleur ou sur un papier de couleur, mais on ne fait là qu'un seul passage. On peut aussi enluminer à la main , avec des pochoirs dans  les travaux les plus populaires, des lithographies tirées en noir. On peut enfin imprimer la couleurs au moyen de plusieurs passages successifs .

On connaissait depuis 1732 l'invention de Jean Christophe Le Blond : imprimer des estampes en couleurs en gravant sur des cuivres différents pour chaque couleur qu'on plaçait successivement sur la presse. La lithographie avait besoin de la couleur pour conquérir le marché populaire qu'elle cherchait à gagner. Senefelder assurait pouvoir reproduire des peintures à l'huile de telle sorte que "nul ne pourra dire que ce sont des estampes. " Il réussit à exécuter une lithographie en onze pierres. En 1825, Franz Weishaupt  essaie à Munich la superposition des trois couleurs primaires . En 1837, Godefroy Engelmann fait breveter son procédé d'impression lithocolore, ou lithographie en couleurs imitant la peinture", il en est récompensé en 1838. Mais la chromolithographie a gardé un sens péjoratif. Le procédé consiste à analyser l'image de départ en ses couleurs constitutives et à dessiner sur une pierre par couleur des nuées de petits points d'un millimètre dont la superposition ou le voisinage reconstitueront le ton initial. Ce procédé minutieux coûte avec une dizaine de pierres une somme de travail considérable, mais on peut retrouver sa mise grâce aux grands tirages qu'il permet.

La chromolithographie  servit pour des images pieuses des maisons parisiennes du quartier Saint Sulpice et à l'imagerie populaire de Pellerin à Épinal: des saintetés , des soldats, des poupées à découper, des scènes diverses en couleurs.

4. Les usages pratiques de la lithographie

Ackermann écrit en 1819 en préface à la traduction anglaise de l'Art de la lithographie : "Grâce à cet art, le peintre, le sculpteur et l'architecte sont en mesure de livrer à la postérité autant de reproductions parfaites qu'ils le voudront de leurs dessins originaux. Combien vaste et bénéfique la champ qui s'ouvre aux artiste vivants et aux générations futures! … Le portraitiste peut satisfaire son client en lui donnant autant d'exemplaires qu'il demande et tous identiques . Celui qui occupe un poste de responsabilité peut obtenir des copies de dépêches et de documents plus importants, sans perte de temps et sans devoir compter sur la discrétion de secrétaires et d'employés: le marchand et l'homme d'affaires, pour lesquels le temps est précieux, disposent en un moment d'autant de copies de leurs comptes et de leurs factures qu'ils le désirent. Bref , il n'est pas un aspect de l'art et du commerce pour lequel la lithographie ne soit d'une extrême utilité."A ces usages, il faut ajouter les vignettes de facture, de cartes d'invitation, les cartes géographiques, les modèles d'écriture à la plume et les partitions.

Bibliographie

BOUCHOT (Henri ) .— La lithographie .—  Paris, Ancienne Maison Quantin Librairies-Imprimeries réunies, 1895.— 294 p. Ill.

Connaître et choisir la lithographie. Préface de Maurice Rheims, de l'Académie française. Textes de Jean Adhémar, Fernand Mourlot, Jacqueline Armingeat, Michel Melot, Domenico Porzion, Alain Weill. Celiv, 1988. 279 p. Ill.

LANG (Léon).— Godefroy Engelmann imprimeur -lithographe . Les incunables 1814-1817. — Colmar, éditions Alsatia, 1977.— 148 p. ill.